Pascal Quignard: el personaje y su obra | Caricaturas, Desenhos

PASCAL QUIGNARD (né en 1947)

TOUTE LA PAIX DU MONDE 

CHAPITRE PREMIER

Madame de Sainte-Croix s’éteignit au printemps de 1638. Elle laissait derrière elle deux petites filles en bas âge. Monsieur de Sainte-Croix en conçut une douleur si grande qu’il fut longtemps sans reprendre ses pinceaux. Il aimait son épouse. Sa passion pour elle, qui était infinie, lui avait inspiré ses plus beaux tableaux. C’est à cette époque qu’il se mit à peindre des peintures coites ; il leur trouvait de la ressemblance avec la mélancolie de son deuil.

Il s’était installé avec ses deux filles dans une maison dont le jardin descendait en pente douce jusqu’à la rivière de l’Oise. Le jardin était clos d’un vieux mur effrité à demi-caché par des ronces. Souvent, lorsque l’air était calme et qu’il faisait beau, il allait se jeter dans une barque attachée à un court ponton, restant caché sous les saules de la rive, dans les petits bras noirs d’ombre. Le train de sa maison était fort modeste mais il n’était point pauvre. Il tenait de sa famille de vastes domaines coupés de marécages, et dont les revenus rentraient mal. Il n’aimait plus aussi passionnément la chasse qu’autrefois lorsqu’il parcourait les forêts vertes qui cernent la vallée. Il recevait chez lui des élèves dont l’argent des leçons suffisaient à arrondir son ordinaire. Il s’était acquis une certaine renommée à Paris, et surtout parmi les connaisseurs, par ses Natures coites. Le genre était très prisé alors. Il laissait le soin de sa maison à sa servante ; un valet et un jardinier complétaient la domesticité. Monsieur de Tavel, qui se trouvait momentanément sans emploi, s’était chargé de l’instruction des petites ; il ne leur avait rien épargné pour leur éducation : elles comprenaient le grec et le latin, elles connaissaient l’algèbre et l’Histoire Sainte, et parlaient de poésie avec goût. Monsieur de Tavel occupait un logis dans la rue Garancière, à l’angle du quai des Célestins et de la rue du Petit-Musc. Il aimait donner des leçons de peinture à ses filles, selon son humeur. Dès leur enfance, il leur avait appris à dessiner et à mélanger les couleurs sur la palette. Elles avaient de réelles dispositions pour la peinture, dessinaient fort bien, et quoiqu’elles ne sussent pas encore respecter les proportions, elles apprenaient leur partie avec beaucoup de facilité et de précision. Avec l’âge, elles ressemblaient de plus en plus à leur père.

Cependant, il fallut que la passion de celui-ci pour son épouse fut vive, puisqu’au bout de cinq ans il s’attendrissait encore en parlant d’elle ; souvent, dans sa solitude, il croyait entendre sa voix, une belle voix douce et mesurée, qui remplissait son oreille et sonnait à son cœur. Il avait un vrai regret de ne pas avoir été à son chevet quand elle mourut. Il était sur le point de quitter le Louvre, où il venait d’achever le portrait du feu roi, lorsqu’on vint le prévenir que sa femme se trouvait mal.

Dès qu’il reçut la nouvelle, il se précipita chez lui où il fut effrayé de la trouver couchée entre quatre grands flambeaux dans sa robe de velours rouge. Il ne pleura pas et garda le silence. Dès lors, il n’employa plus son talent qu’à peindre des Vanités qui lui valurent d’être réputé le meilleur peintre de son temps. Il disposait, de l’autre côté du jardin, d’un atelier où il travaillait dans une solitude chagrine et volontaire. Quelques marches conduisaient à la porte de cet atelier qu’il tenait toujours close. Il n’y recevait personne car il aimait peindre sans bruit, dans le silence recueilli qui convenait à sa peinture. Il peignait ses tableaux sur du bois de chêne, par souci de solidité. Un menuisier pour lequel il avait travaillé au temps de Monsieur de Sully lui avait fait don de toutes sortes de planches qu’il allait chercher au fur et à mesure de ses besoins. Il avait pris l’habitude de travailler seul pour ne pas gêner les petites, laissant le soin à Guillemette de s’en occuper. La vieille servante était habituée à leurs malices, se réjouissant de les voir rire, n’imposant que de brèves prières le soir avant de s’endormir, pendant lesquelles elles se poussaient du coude et faisaient des grimaces, tandis que la vieille femme gardait les yeux fermés. Il n’avait pris la technique d’aucun autre peintre ; il s’en était fait une particulière, et qu’il eût été vain de vouloir imiter. Il était peu de tableaux qui pussent se soutenir à côté des siens, et Monsieur Claude Gellée Le Lorrain disait de lui qu’il était capable de peindre le silence.

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CHAPITRE DEUXIÈME

La route qui menait chez Sainte-Croix n’étant pas empierrée, il fallait deux bonnes heures pour rejoindre sa maison. Parfois, sous la pluie, les sabots des chevaux s’enfonçaient dans le chemin boueux. Il aurait pu s’établir à Paris et fréquenter les autres peintres qui y étaient nombreux, mais la ville lui déplaisait ; il n’en supportait ni les odeurs, ni le bruit, ni les embarras. Il était misanthrope. Il faisait sonner ses talons avec force sur les pavés, tirait habilement l’épée et parlait peu. Il était assez froid et réservé, peu enclin à laisser paraître ses émotions, et son visage ne changeait guère d’expression. Il fuyait les belles compagnies, n’acceptait que la société des peintres et les conversations sur la peinture. Physiquement, il était grand et maigre ; son visage était long, d’une pâleur d’ivoire jauni, semblable à un fruit sur lequel l’hiver a passé. Il avait le dos un peu voûté, les lèvres pincées et le regard pénétrant. Il n’était point aigri, cependant, et semblait même parfois jovial. Le soir, il méditait longuement au coin du feu ou jouait au tric-trac avec ses filles, tandis qu’il savourait en même temps sa pipe en terre d’écume. Il était habillé à la mode des grands commis. Il portait encore le collet de dentelle tombé en désuétude, des bottes souples de daim gris, mais il avait toujours refusé de porter la perruque, même pour sortir. Il ne fréquentait pas la Cour par suite des opinions qu’il avait adopté sur le feu roi et ses courtisans. Il portait le noir depuis la mort de sa femme et la sévérité des étoffes donnait quelque chose de mélancolique à sa tristesse.

Il était ombrageux et facile à offenser. Quelquefois, au mitan de la nuit, il lui arrivait de monter dans la chambre des petites, troublé à la pensée qu’un mauvais rêve pourrait les surprendre dans leur sommeil. Alors, il s’asseyait à côté d’elles et se mettait à entonner doucement un de ces airs imités des belles mélodies de Guy Dupraz ou de Pierre de Folleville :

Toute la paix du monde entre doucement en moi ...

Il les prenait aussi sur ses genoux, caressant leurs longs cheveux et leur demandant d’être bien sages. Il aurait voulu exprimer en termes délicats sa tendresse pour ses filles, mais il ne trouvait bien souvent, pour dire ces choses-là, que des mots creux et des expressions banales. Il est vrai qu’il n’aimait guère les phrases inutiles ; il gardait pour lui ses pensées, d’abord parce que c’était une manière d’être, et aussi parce que le monde, à ses yeux, était plein de vaines paroles qui n’aurait jamais dû être prononcées. Il s’était lié autrefois avec Gaspard de Fieubet mais, depuis que celui-ci avait été nommé Conseiller d’Etat, il ne se pressait plus à ses samedis où les poètes désormais, tels que Monsieur de la Fontaine lui-même qui honorait l’ancien chancelier d’Anne d’Autriche de sa chaude amitié, avait pris le pas sur les peintres et les prosateurs. Il n’appréciait guère les artistes de son temps. Pas plus que la musique savante de Monsieur Lully, il n’aimait la froide peinture de Monsieur Lebrun ni aucun autre ouvrage de l’art qui flattât l’orgueil de grands seigneurs et des petits marquis.


 TOUT VA EN MOURANT DANS LA NUIT QUI APPROCHE

« Vanité des vanités, dit, vanité des vanités, tout est vanité. »
L'Ecclésiaste
 

LE 14 février 1638, un vendredi, à la fin de la matinée, Madame de Sainte-Croix mourut.
Elle avait trente ans à peine.
Ce jour-là, Monsieur de Sainte-Croix faisait le portrait du roi au Louvre.
La Reine Anne ne devait donner naissance à son fils Louis-Dieudonné que huit mois plus tard.
A son retour, alors que le jour tombait sur la campagne, Monsieur de Sainte-Croix retrouva son épouse étendue, les mains ramenées et à demi jointes, sur la poitrine.
Pieusement, on  lui avait clos les paupières.
Le visage semblait dormir, bleuâtre encore, pourtant apaisé déjà, dans le flot épandu de la chevelure brune.
Elle portait la robe de velours mauve que sa servante lui avait choisie pour linceul.
Deux cierges brûlaient sur une petite table, dans des flambeaux, au pied du lit. Sa lueur tremblante faisait mouvoir de grandes ombres sur les murs.
Monsieur de Sainte-Croix se tint un instant immobile, oppressé, luttant contre le malaise qui l’envahissait.
Il approcha une chaise, contre le lit, au chevet, il s’assis, seul. En arrivant, il avait simplement retiré son chapeau ; puis, s’étant aperçu qu’il avait gardé ses gants, il venait aussi de les ôter. Mais il demeurait là en habit de voyage, poussiéreux, fripé, par les deux heures de carrosse.
Il détacha un instant les yeux du visage de son épouse, pour regarder dans la chambre. Il n’y vit que des ombres vagues : la bougie éclairait de biais la glace du petit miroir, pareille à une plaque d’argent mat ; et les deux cierges mettaient seulement, sous le haut plafond, deux taches fauves.
La chambre se trouvait à peine éclairée par la clarté pâle du crépuscule. Les carreaux des fenêtres laissaient voir les branches hautes des arbres du jardin, que rougissaient les derniers rayons du soleil. La nuit avait déjà envahi le plafond et les coins de la pièce. Il n’y avait plus qu’une longue traînée blanche, qui partait d’une des fenêtres et venait éclairer d’une lueur blafarde le lit, sur lequel Mme de Sainte-Croix reposait.
Dehors, on apercevait les étoiles dans le ciel clair.
Il n’y avait pas d’autre bruit que la vibration légère du timbre de la pendule sur la cheminée sonnant trois heures.
Les cierges brûlaient d’une longue flamme immobile, pas un frisson ne remuait l’air.
Monsieur de Sainte-Croix ne dormait pas, il avait les yeux grands ouverts, obstinément fixés sur le visage de sa femme.
Durant des heures il ne fit plus un mouvement, droit, rigide, comme absent, là-bas, très loin, avec la morte.
Un bruit de pas se fit entendre, et Guillemette entra, portant un bougeoir. Elle s’approcha de son maître. Celui-ci qui était resté, muet, retenant ses larmes, demanda à sa servante de s’asseoir à ses côtés. Guillemette, sans répondre, regarda le visage bouleversé de son maître d’un air accablé.
Tandis que la servante sommeillait dans un fauteuil, monsieur de Sainte-Croix se mit à la fenêtre qui était ouverte, regardant les ombres noires des ormes.
L’air lui fit du bien.
Six heures sonnèrent à la pendule, et monsieur de Sainte-Croix, les yeux fermés comme un enfant las qui s’endort, tressaillit à ce tintement léger, dans le grand silence du matin qui venait de naître.
LE lendemain, au cimetière, devant la fosse, l’abbé Saulnier achevait le De profundis.
Il récitait, d’une voix claire, avec de temps à autre, des vibrations graves :
« Revertitur in terram suam unde erat, et spiritus redit ad Deum qui dedit illum. »
Puis, il s’approcha du cercueil, à pas lents, il se baissa et ramassa une poignée de terre qu’il sema sur la bière en forme de croix.
Sainte-Croix et Guillemette, qui se tenaient près du tas de terre fraîche retirée du trou, regardaient les porteurs qui attachaient le cercueil de madame de Sainte-Croix avec des cordes, pour le faire glisser sans secousse.
Le soleil devenait plus chaud, l’ombre d’un saule se promenait lentement, au milieu des herbes toutes bossuées de tombes.
Pendant que le cercueil descendait, soutenu par les cordes, dont les nœuds lui arrachaient des craquements, Sainte-Croix gardait la tête baissée, les yeux clos, et tenait dans sa main gauche son grand chapeau noir.
Guillemette, à ses côtés, pleurait doucement, laissant échapper une toute petite plainte de sa poitrine. Elle fut longtemps à se calmer. Peu à peu, son visage reprit sa couleur pâle, mais sa respiration restait rude. Son regard se posa un court instant sur le visage un peu fané de son maître. Il s’arrêta aussi sur ses larges épaules, et après un soupir, elle détourna brusquement les yeux de lui , l’attention attirée par le pépiement insipide d’un petit oiseau blanc qui venait de se poser sur la branche du saule.
Elle le regarda en esquissant un sourire qui laissait voir ses dents toutes gâtées.
Monsieur de Sainte-Croix entra dans le petit salon ; il s’arrêta devant un fauteuil, comme si il allait s’asseoir dedans ; mais il le repoussa, et s’assit sur une chaise, tout près de l’épinette. Guillemette qui venait d’entrer dans la pièce demanda à son maître, s’il voulait manger.

Monsieur de Sainte-Croix, livide, les yeux hagards, répondit doucement, d’une voix faible, qu’il n’avait pas faim.
Il mit son chapeau, son manteau, et, pendant qu’il enfilait ses gants, il dit, la gorge serrée :
« Je pars.  A ce soir. »
Vers huit heures, la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que chassait une légère brise.
Pendant plus d’une heure la vieille servante demeura comme morte dans sa chambre où elle s’était retirée ; puis elle rouvrit les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d’un débordement de larmes.
Monsieur de Sainte-Croix revint.

Il entra dans la cuisine et demanda à sa servante qu’elle lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Il n’avait rien pris depuis l’aurore.
Quand il eut fini son repas, il se mit à la fenêtre et regarda droit devant lui en l’air, dans le ciel que coupait, comme des fusées, le vol des hirondelles.
Au loin, les voix confuses de la ville se mouraient.
La nuit s’avançait.
Il descendit s’asseoir devant le feu dans la salle. Il resta là deux heures entières, immobile, les yeux fixés sur la flamme.
Les ténèbres peu à peu envahirent la petite pièce sans qu’il eût fait d’autre mouvement que pour remettre du bois au feu.
Il monta dans sa chambre, se déshabilla lentement, avec les mouvements réguliers d’une machine, puis quand il fut en chemise, il alluma deux bougies et se coucha.
Toute la nuit l’orage gronda ; les nuages couraient vite, la lune, à demi cachée par eux, apparaissait par moments dans un coin de ciel pur entouré de nuées sombres.
L’aube parut, une ligne jaune saillit dans le ciel, s’allongea horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et vineuses, envoya dans la chambre du peintre une faible lumière blanchâtre qui se jouait encore avec la nuit et avec l’éclat des bougies expirantes, reflétées dans la glace.
Sainte-Croix, en ouvrant la fenêtre de la chambre, aperçut trois poules noires qui dormaient dans un arbre.
Il était déjà midi passé de cinq minutes.
Sainte-Croix s’habilla lentement, ajusta sa fraise autour du cou et descendit.

Il entra dans la cuisine, dont le pavé avait été fraîchement lavé. Il s’assit devant Guillemette qui portait une soupière en caillou pleine de bouillon fumant où baignaient de larges croûtes dorées. Il saisit sur la table un cruchon de grès plein d’eau-de-vie de cidre. Il se versa un verre de vin, et, de la paume de la main, frotta le bois de la table, maculé de taches de vin et de mie de pain.
Devant sa maison, à l’ombre des arbres dominant le beau jardin qui descendait jusqu’au petit chemin pierreux, Sainte-Croix se tenait assis dans un fauteuil d’osier. Son buste, qui ne fléchissait pas, s’appuyait à peine au dossier, et son coude était seulement posé sur le bras du fauteuil pour permettre à son poing de toucher sa joue sans soutenir la tête.
Il resta ainsi de longs moments, le regard perdu dans les nuages lointains, ou sur la Seine qui luisait et s’effaçait au tournant du coteau.
En se promenant dans les allées pleines de fleurs de son jardin, sa haute taille se courbait à tout instant pour redresser avec le même soin la tige d’une petite herbe ou celle d’une fleur rare. 
La nuit vint.
Elle passa, lente et sombre.
Au dehors rien ne bougeait, et dans la maison, Guillemette dormait d’un sommeil qu’on eût dit sans souffle.
Sainte-Croix, lui, l’air accablé, regardait brûler le feu dans la cheminée du salon, fatiguant ses yeux contre le rayonnement de leur flamme jaune ; puis, insensiblement, il baissa le menton, lâcha le livre noir qui était posé sur ses genoux et s’endormit.
Le lendemain, en entrant dans sa chambre, Guillemette s’aperçut que son maître ne bougeait pas. Elle s’approcha de lui, posa la main sur son cœur et sentit qu’il ne battait plus.
Elle lui ferma les yeux et se mit à pleurer tout doucement.

MONSIEUR DE MERVEILLEUX

Ce fut en 1666 que je fis la connaissance de M. de Merveilleux qui, âgé alors de soixante-quatre ans, commençait à sentir le besoin du repos et d'une tranquille retraite. 
C’était un homme d’un naturel doux, d’un maintien sérieux et grave, et d’une conscience droite. Il était assez bel homme, la taille haute, et le corps un peu gros. Il était sobre et réglé dans sa manière de vivre.
Veuf et ayant déjà perdu deux enfants, ce ne fut pas sans hésitation que cet homme admirable accepta que sa fille Catherine, seule capable de consoler et de soutenir sa vieillesse, embrassât la vie religieuse dans la maison de Port-Royal-des-Champs où elle avait été élevée dès l'âge de douze ans. Il consentit néanmoins, et ses sentiments de religion sincère ne tardèrent pas à trouver quelque adoucissement dans ce sacrifice. Sa piété sévère et sans détour le disposait à être un digne ami des solitaires déjà persécutés de cette maison illustre et respectable.

Il avait l'habitude de passer le dimanche à Port- Royal.

Là, dans la société de  tant d'hommes pieux et savants les plus étroitement liées à la sainte maison où ils cherchaient un asile contre l'esprit du monde, et contre le relâchement de la doctrine et des mœurs, ses sentiments religieux trouvaient un solide encouragement, et augmentaient d'austérité. Aux yeux de ces solitaires, dont j’étais, les arts, et la peinture surtout, ne pouvaient trouver d'excuse qu'en consacrant leur puissance à ramener à Dieu la partie sensible de l'homme si suspecte à cette école, sévère dans ses satisfactions même légi- times. Philippe de Champagne fut le peintre qui convenait à une telle congrégation, et s'il n'y trouva pas la vie brillante, recherchée ailleurs où elle char- mait d'autres artistes, il y sentit se fortifier les con- victions qui, dans l'exécution de ses nombreux tableaux, presque tous sur des sujets chrétiens, devaient infailliblement donner à sa peinture un caractère grave et pieux en harmonie avec les traditions de l'Église. 
   La vie intérieure de Port-Royal, austère, modeste, mais dont l'obscurité disparut sous l'éclat des persécutions, allait lui fournir, dans une grâce particulière de la Providence envers sa fille, l'occasion d'un de ses tableaux les plus parfaits.


 


Anna Gavalda

ANNA GAVALDA (née en 1970)

JE L'AIMAIS QUELQUE PART MAIS JE NE SAIS PLUS OÙ ...

Colette Gougnafier n'était pas si molle qu'on le disait. D'un geste énergique, elle envoya à la poubelle Métarolex de Boris G. Mantec dont elle venait de bâcler la lecture du dernier chapitre. Trop compliqué. Elle ne comprenait rien à cette littérature nouvelle et prétentieuse.

Oui, c'est vrai. Elle n'était pas si molle qu'on le disait. Bien sûr qu'elle reconnaissait tous les jours qu'elle n'était pas très dynamique mais elle arrivait tout de même à faire trois pas avec son déambulateur. Contre toute attente, elle pouvait même en faire quatre. Ninon, sa petite fille, qui venait la voir dans sa maison, pouvait l'aider, en lui tenant le bras, à faire l'aller-retour entre son lit et la porte d'entrée. La vieille dame, qui possédait une causeuse parfaite dans son salon, s'avérait être très bavarde, nourrissant sans cesse la conversation de mille anecdotes futiles et plaisantes sur sa vie passée de restauratrice pendant la dernière guerre. « Une drôle d'époque » disait-elle, où elle avait mis un peu d'eau de vichy dans son vin Mais elle avait fait preuve de beaucoup de conscience professionnelle en variant ses menus pour l'occupant. Elle apprit à sa petite fille une foule de détails piquants sur sa relation avec un officier allemand.

- Tu l'aimais

- Non. Enfin si... Quand je pense à lui encore, je pleure à chaudes larmes. Un jour, il m'a quitté. Le jour où ton grand-père est revenu de captivité. Je ne sais plus et j'enrage de ne plus savoir où il s'est caché quand ton grand-père a failli nous surprendre, lui et moi, dans le lit. Oui, je l'aimais. Comme on aime à vingt-ans. Et pourtant, le vert-de-gris n'était pas ma couleur préférée.

Le regard mélancolique et les bras croisés. Plus que croisés même, refermés, crochetés. Comme si elle avait eu froid ou mal au ventre. Comme si elle s’agrippait à elle-même et à son passé pour ne pas tomber du fauteuil, la vieille dame pleurait. Ninon la regardait avec l'air un peu niais d'une lectrice de Elle. La silhouette maigre de la vielle femme se perdait dans la causeuse. Oui, c’est à son bel officier allemand qu'elle songeait, un type arrogant et méprisable qui, alors qu'elle avait le dos tourné et que son mari allait entrer dans la chambre ce 8 mai 1945, l'avait abandonnée lâchement.

 - Je n’arrive pas à me souvenir de son nom, dit la vieille femme en

 - Je n’arrive pas à me souvenir de son nom, dit la vieille femme en se mouchant dans un mouchoir en papier. C’était quelque chose de simple pourtant…Un nom sec comme un coup de trique. Au reste, il me fouettait avec sa schlague et j'aimais ça. Oui, un nom sec. Hans ou Klaus. La jeune fille, que ces derniers mots choquaient quelque peu, posa tendrement sa main sur l'épaule maigre de de la vieille dame. Elle tremblait. Ninon entendait ses vieux os s'entrechoquer comme un mécanisme d'horlogerie complètement fichu.

- Ninon, ouvre l'armoire et prends-y une paire de draps. Tu veux bien refaire mon lit.

- No problem, mamie.

La jeune fille s'exécuta. Quand elle eut ouvert la porte de la grosse armoire bretonne, elle découvrit avec stupeur le squelette d'un homme couvert de poussière et de toiles d'araignées. Elle poussa un cri d'effroi.

- Mamie, regarde ...

- Klaus, c'est mon vieux Klaus. Je savais bien qu'il s'était caché quelque part dans la maison quand Marcel est rentré de captivité. Seulement voilà, je ne me souvenais plus où. Dire qu'il m'est resté fidèle durant tout ce temps, coincé dans cette armoire. C'est émouvant.

Ninon se mit à pleurer, émue par ces retrouvailles inattendues.


Présidentielle: Alexandre Jardin présentera son programme à la mi-mars |  Coup de Griffe actu

ALEXANDRE JARDIN (né en 1965)

LE ZÉBRION

Gaspard Zébrion avait perdu l'habitude de grandir comme les autres hommes de sa génération qu'il n'aimait vraiment pas : être adulte l'ennuyait ; ce qu'il aimait désormais : rester enfant et faire des blagues à son entourage trop sérieux. Il en faisait tous les jours. Cette attitude de «sale gosse» lui donnait plein de charme à présent. Totalement toqué de farces à la manque, il se sentait le cœur d'une tête-à-claque infatigable et imbattable. L'effritement de l'enfance que l'on garde en soi , l'amerrissage du désir de jouer qui ne titille plus les méchants adultes, il n'y croyait pas. A quarante-cinq ans, ce fou furieux était assoiffé d'exploits infantiles.

D'une main frétillante, encore libre de toute bague affreuse que les hommes et les femmes se passent au doigt lorsqu'ils se marient, Gaspard, au lieu d'une cigarette d'adulte intoxiqué, alluma son petit ordinateur. La poudre d'électricité se répandit comme ... de la poudre. Il voulait surfer sur le Net.

Gaspard en avait soudain l'envie : l'écriture lui était toujours un exercice d'accomplissement personnel. Les doigts pleins de fourmis, il tapota les touches avec sûreté, comme si ses idées lui venaient d'une seule traite. En texto of course. Tant pis pour les fautes d'orthographes ( il en faisait toujours beaucoup, le pauvre !) qui échapperaient sans doute à sa future destinatrice.


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CHRISTINE ANGOT (née en 1959)

Ch... ( il s'appellait Paul) n'était pas heureux, presque aussi lympathique que François, mais il avait envie de rapports aussi intimes que ceux d'une pompe à vélo avec un pneu, tout en étant timide il aimait parler comme l'on parle d'ordinaire lorsqu'on n'est pas trop timide. Ce n'était qu'un petit intellectuel de la rive ambidextre, qui vivait aussi bien sur la rive droite que sur celle qui est à gauche de la rive dont je viens de parler avant de parler de la rive gauche, contracté, sinistre, pas très petit quoique peu grand, grosses lunettes pour faire croire qu'il les portait pour lire qu'il posait sur le bout de son petit nez bien mignon au lieu de les mettre ailleurs et de les enlever quelque part, il lisait la carte au restaurant puis baissait les yeux pour ne pas vous parler car comme je l'ai dit il était un peu timide. Il avait un beau scooter qui était en rodage mais n'évitait pas les encombrements, sa pensée restait passive, en rodage constant, pendant qu'il se déplaçait au rythme tranquille du rodage de son scooter. Il aimait faire le marché en rodage, la cuisine aussi en rodage. De temps en temps un très bon restaurant qu'il rodait comme son scooter. Il aimait bien roder. Il s'occupait de ses enfants après s'être rodé comme bon père de famille. Il rodait beaucoup. Il avait toujours beaucoup rodé. Il faisait une belle carrière de rodeur, il avait un bon

salaire. Il habitait dans le quartier de Paris qui correspondait à ses centres d'intérêt pour le rodage. Le quatorzième. Le travail et les lieux de rodage étaient proches les uns des autres. Il lisait beaucoup mais il devait se roder avant de commencer à lire, allait au cinéma une fois par semaine après s'être rodé plusieurs fois, de temps en temps au théâtre qu'il ne pouvait fréquenter sans rodage préalable. Il recevait les invitations pour des séances gratuites de rodage mais évitait les premières, il était rédacteur en chef d'un journal culturel qui se rodait à Saint-Germain-des-Prés au café de Flore. D'un point de vue social ce genre de sortie lui déplaisait. Il critiquait ce milieu où l'on ne rodait pas beaucoup, cette ambiance tout en disant «m'enfin on va roder ou quoi ?». Il préférait roder sa vie en dehors de «ce genre de zoo humain», il était contraint de s'y mêler comme l'on se mêle dans une mêlée de rugby, de très loin et en observateur qui rode et rode encore, sans jamais cesser de roder. Son mot d'ordre qui n'était pas un ordre mais seulement un mot : « Rodez-vous ! ».



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