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 MARCEL PROUST (1871-1922)

VAL D'OMBRAY AU LOIN ....

Dès que, par la fenêtre ouverte du compartiment, j'aperçus ce jour-là, tremblante et voilée, comme une ville féerique aperçue en songe, baignant dans une brume légère, dans une vapeur bleuâtre, fine et transparente qui flottait au ras de la plaine et qui, semblable à un petit voile de mariée flottant et transparent, en dissimulait les contours noirs et rugueux, Val-d'ombray au loin, enserré de ses hauts remparts crénelés, et que dominaient ses petites maisons grises aux toits de tuiles rouges, pareilles à une couvée abritée frileusement sous des ailes de pierre, je me persuadais qu'il n'existait assurément rien sur la terre de plus surprenant et de plus saisissant que ces étonnantes murailles crénelées de granit noir, très belles, rongés par le temps, si hautes, si minces, avec leurs tours carrées, leurs portes rondes, faisant une courbe, suivant la rive du Vallysée, tournant encore, remontant et continuant leur ronde, recommençant, à la façon d’un chapelet dont chaque grain est un créneau et chaque dizaine une tourelle, enfermant dans son cercle éblouissant comme dans une couronne de papier blanc, le village serré dans son étreinte et qui, à mesure que le voile de brouillard se déchirait lentement, prenaient, à cette heure du jour où le soleil jetait ses premiers feux, toutes les formes comme un peuple muets de contes fantastiques, pétrifié dans la pierre par quelque pouvoir surnaturel. Quoique, la tête penchée en avant, je demeurasse interdit d'étonnement et troublé d'admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle que l'art puisse réserver quelquefois à l'œil, comme pénétré de ce trouble singulier qui saisissaient les prophètes lorsque Dieu leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle il avait attaché les destinées de son peuple, ma mère, craignant que j'attrapasse un refroidissement en m'exposant ainsi à l'air vif du matin, m'ordonna de fermer la fenêtre et, m'incitant à prendre le roman de George Elliot que, la veille, alors que nous déambulions dans la bibliothèque de mon père, elle m'avait conseillé de lire, de me rasseoir sur la banquette. Sans que ma mère s'en aperçut, j'avais discrêtement fermé le livre, et regardais paresseusement la fenêtre du compartiment derrière laquelle, comme s'il se fût agi d'un écran de cinématographe, filait doucement le paysage où les arbres, alignant sur le ciel pâle les lignes de leurs branches dépouillées, pareilles à des franges de rideaux savamment drapées au bord de l’horizon, se noyaient dans une ombre légère, dans une vapeur bleuâtre qui, achevant de donner aux lointains un charme exquis, conféraient à l'ensemble du paysage qui se déroulait sous mes yeux un air de fausseté comme s'il se fût agi d'un décor de théâtre peint à la manière d'un trompe-l'oeil.  

DANS LA RONDE AILÉE DU TEMPS

Un soir d’hiver, étant rentré glacé par la neige, comme je ne parvenais pas à me réchauffer devant la cheminée, quoiqu’un grand feu y flambât, clair et pétillant, brillant et étincelant de flammes toutes rouges, François me proposa de me faire une tasse de tilleul, qu’il ne m’arrive jamais de prendre, et de me servir quelques tranches de ce pain appelé scaphites qui, ayant la forme d’une coquille en spirale, ressemblait précisément à ces mollusques du crétacé supérieur dont les robustes Normands se délectaient autrefois, croyant voir sur leurs tables, à la lueur des torches jaunes, des échantillons de mollusques à dévorer.

Dès que j’eus fait tremper le pain dans la tasse de tilleul, et au moment même où, le mettant dans ma bouche, j’éprouvai la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de tilleul contre mon palais, je fus pris d’un singulier vertige, d’un trouble étrange, comme emporté dans un tourbillon de lumière, de bonheur.  Je ne bougeai pas, car je redoutais par un seul mouvement d’arrêter ce que, se produisant en moi, je ne parvenais pas à comprendre ; quand brusquement, alors que je reposais sur la table ce morceau de pain trempé qui semblait m’apporté un tel bien-être, les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent, et ce furent les vacances d’été que je passais au domaine des Charmilles de Val d’Ombray qui y firent irruption, comme un rideau de théâtre qui se lève, entraînant avec eux le défilé, le souvenir de ces heures lumineuses passées à lire sous la tonnelle fraîche du jardin. Alors je me souvenais : chaque matin, quand j’étais habillé, je descendais dans la cuisine de mon grand-père qui venait de s’éveiller et prenait sa tasse de tilleul. Il y faisait tremper un petit morceau de pain et me la donnait à déguster. Plus tard, quand ces étés furent révolus, l’émotion qui m’avait saisi  en portant à mes lèvres ce bout de pain ramollie dans le thé fut un des lieux secrets où les heures mortes du passé – mortes pour l’intelligence – allèrent se réfugier, et qui, si ce soir d’hiver, transi de froid, le fidèle François ne m’avait proposé le délicieux nectar, n’aurais sans doute jamais ressuscitées dans ma mémoire. Mais à l’instant même où j’eus goûté au pain, tout un village, dans le lointain brumeux de ma mémoire, surgit, avec sa fontaine et son église, la petite maison aux tuiles rouges de mon oncle Léonce, avec ses volets verts, de ma petite tasse de tilleul, comme ces fleurs flottantes qui, toutes brûlantes des entrailles qui les nourrissent, jettent des effluves troublants, chargés d’ivresse, et mettent à vos épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui vous chauffe la peau, comme l’attouchement d’une main moite de volupté.

Edition de poche de Dans la ronde ailée du temps de Marcel Proust.


 

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 MARGUERITE YOURCENAR (1903-1987)

MÉMOIRES DE MARC-AURÈLE

Mon cher Lucius,


Je dois t'informer que, durant quelques jours, l'empereur demeura couché. La force de sa constitution et la vigueur de sa volonté avaient pu, dans les premiers instants, dissimuler l'énergie du mal ; mais il dut céder enfin à la violence de la réaction qui s'opérait en lui. Son corps et son esprit, également blessés, étaient à bout de résistance et d'efforts. Bien souvent, tandis que le délire faisait passer des rêves sans nombre dans les ténèbres de son imagination, il crut voir, penchée sur son lit, une figure d'homme que voilaient à demi les longs anneaux d'une chevelure embaumée. Alors, il appelait Antinoüs d'une voix brisée par les sanglots, et ses lèvres arides se collaient à des mains blanches qu'on abandonnait à ses baisers. Mais, chose étrange ! dans ces heures où l'amour de l'empereur s'enflammait de tous les feux de la fièvre, le visage de l'inconnu se détournait, et tout son corps tremblait comme un rameau secoué par le vent. Un jour vint où le malade put jeter autour de lui un regard plus tranquille. Le silence était profond. Dans l'ombre transparente d'une chambre où les rayons du jour se noyaient entre les tentures de soie, un homme, entourée des longs plis d'une tunique blanche, était assis sur un fauteuil. Un rêve à peine achevé flottait encore devant les yeux de l’empereur ; il tendit les bras à l'image trompeuse de son amant, et sa bouche murmura doucement le nom de Antinoüs.
A l'aspect de cette tête blême affaissée sur les coussins, et déjà marbrée de teintes livides, ses sourcils se touchèrent un instant. Je retenais mon souffle, les gardes étaient silencieux, on entendait frémir le feuillage autour du pavillon. Après avoir tâté le pouls du moribond en écoutant le bruit de sa respiration, Hermogène tira sa trousse, essuya sur du cuir les instruments d'acier dont l'éclair éblouit le regard de l’empereur, et sonda les deux blessures. Le contact du fer fit tressaillir l'empereur, un soupir entr'ouvrit sa bouche ; Hermogène poursuivit son oeuvre, faisant disparaître l'acier entre les chairs rougissantes. L'empereur s'agita, ses yeux se ranimèrent, il fit un effort pour saisir la main qui le tourmentait.

Hermogène retira la sonde et posa le premier appareil. Son visage avait l'impassibilité du marbre. Cependant l'empereur reprenait lentement l'usage de ses sens ; la lumière renaissait sous ses paupières soulevées ; de puissants cordiaux avaient rendu au sang son cours naturel. Il tourna ses regards vers l'assemblée, me vit, sourit et me tendit la main. Je la pris et tombai sur mes genoux, bénissant les dieux.
L'empereur rassembla ses forces et parvint à se soulever un peu ; ses joues et ses lèvres devinrent pourpres. Hermogène l'observait en silence. Un accès de toux arrêta l'empereur ; il porta un mouchoir à ses lèvres, et le retira humide d'une écume sanglante. Sa tête se renversa sur les coussins empilés. Son visage se crispa. Une rougeur brûlante couvrit ses joues, la pâleur du marbre lui succéda, et durant quelques minutes elles passèrent tour à tour des teintes mates de l'ivoire à la couleur du sang. Dans ce moment suprême, où la vie semblait lutter contre les premières atteintes de l'agonie, les traits de l'empereur s'éclairèrent d'une beauté suprême. Je crus le voir tel qu'il était le jour où, près de l'abbaye de Saint-Georges, il quitta les cavaliers hongrois. L'éclat de la fièvre luisait dans ses yeux ; on y voyait passer des lueurs étranges, tandis que sur sa bouche flottait le sourire de l'égarement. Un instant il s'arrêta ; ses yeux suivirent les contours du pavillon et revinrent se poser sur moi. Je le regardais; son teint de moribond était devenu d'une pâleur livide ; sa voix était inquiète et sourde, l'agitation de son visage extraordinaire. La sueur perlait sur son front, et les mots venaient à sa bouche comme un râle. Je l'écoutais, ne sachant si le délire égarait sa raison. Il était effrayant à voir. Son visage était blanc comme un suaire, et de ses yeux enflammés tombaient des larmes ; le désespoir et la souffrance, donnaient à sa physionomie déjà marquée du sceau de la mort une déchirante et sublime expression. 

Edition folio de Mémoires de Marc-Aurèle de Marguerite Yourcenar.


Contest Samuel Beckett on Wittygraphy 

SAMUEL BECKETT (1906-1989)

CAP AU RIRE

Toujours. Se taire encore. Soit dit en passant. Tant bien que mal. Jusqu'à vendre la mèche. Soit dit en passant allumer la mèche.

Se taire pour soit. Qu'on se le dise. Mal tu. Taire à jamais pour soit mal tu.

Taire une âme. Nulle. Un endroit. Nul. Pour l'âme. Où se dégourdir. D'où que l'on vient. Où revenir. Nul départ. Rien qu'à ne rien faire. Demeurer ici. Là toujours. Sans s'agiter.

Rien naguère. Toujours quelque chose de différent. De tenter. De réussir. Nulle part. Tenter toujours. Réussir toujours. Réussir moins bien.

D’abord l’âme. Non, non. D’abord le dieu. Oui. Les deux, d’abord. L’un ou l’autre. C’est selon. Eprouvé du dégoût pour l’un revenir à l’autre. Eprouvé du dégoût pour l’autre revenir à l’Un. Encore et toujours. C’est que le début. D’accord, d’accord. Tant soit qui mal y pense. Jusqu’à n’éprouver que du dégoût pour les deux. Régurgiter et rester. L’âme toujours. Très nulle.

Le dieu toujours. Très nul. Tenter toujours. Réussir toujours. Réussir mieux toujours. Ou moins bien que bien. Réussir moins bien toujours. Toujours moins bien toujours. Jusqu’à éprouver du dégoût à jamais. Régurgiter pour une fois. Ici où ni l’un ni l’autre à jamais. Une fois enfin pour toujours.

Il est assis ; Qui ? Non. Le dire assis. Pas forcé du tout à rester assis. Rire des Os. Nul O mais Rire des Os. Rire un peu. Nul peut mais rire un peu. Pour pouvoir rire souffrance. Nul corps et souffrance ? Rire oui pour que les os glissent tant lui vouloir que plus qu’à rester assis. Tant mal y pense que rester et rester assis. Rire des restes d’âme où nul au départ de la souffrance.

Edition original de Cap au rire de Samuel Beckett.


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 JULIEN GRACQ (1910-2007)

LES REMPARTS DE FONTHÂGHÂRA

UN GRAND SEIGNEUR

J’arrivai à Fonthâgâra par la route de Galahaar. Le soleil, qui étendait lentement ses ombres tièdes sur la terre poussiéreuse qu'il baignait d’une lumière rousse et pâlie, était déjà bas dans le ciel, d’un gris clair, strié à l’horizon de nuages roulés à l'horizon en masses argentées et traversé sans cesse par des nuées d’oiseaux qu’on ne pouvait suivre qu’une seconde, quand, la tête mollement appuyée contre le bord capitonné de la voiture, alors que je m’abandonnais paresseusement au bercement voluptueux de ces roues qui tournaient sur la route pleine de cahots en soulevant des tourbillons de poussière d’or, j’aperçus au loin, baignant dans une buée fine, un voile blanc, épais et transparent, qui flottait au ras de la plaine et en dissimulait les contours noirs et rugueux, la ville fabuleuse enserrée de ses hautes remparts. Il n'existait assurément rien sur la terre de plus surprenant et de plus saisissant que ces étonnantes murailles crénelées de granit noir, rongées par le temps, et qui, à mesure que le voile de brouillard se déchirait lentement, ressemblaient, à cette heure du jour où le soleil jetait ses derniers feux, à quelques formes fantomatiques, pétrifiées à jamais dans la pierre par quelque pouvoir surnaturel. Ce jour-là, je demeurai interdit d'étonnement et troublé d'admiration comme devant le plus rare et le plus grandiose spectacle que l'art puisse offrir à l’oeil, une de ces visions presque surnaturelles que les voyageurs, qui reviennent de très loin et que nous écoutons sans les croire, évoquent dans leurs récits. Pendant quelques minutes encore je fus ébloui par ce que je voyais, pareil en cela à un oiseau de nuit qu'on tire de son trou obscur pour le jeter en plein soleil, étourdi, effaré. La ville, bâtie sur une avancée de la montagne, suspendue même par places au-dessus de la mer, regardait, par-dessus le détroit hérissé d'écueils, la côte plus basse de Sagrada. A ses pieds, de l'autre côté, la contournant presque entièrement, une coupure de la falaise, qui ressemblait à un gigantesque corridor, lui servait de port, amenait jusqu'aux premières maisons, après un long circuit entre deux murailles abruptes, les petits bateaux pêcheurs.

Je cédai à la secousse légère de la voiture qui, après s’être arrêté un court moment, se remettait en marche, et, repris par ces lassitudes, je laissai tomber mon livre et me renversai de nouveau à demi sur les coussins. J’attirai frileusement à moi un coin de la couverture qui emplissait l’intérieur de la voiture d’une nappe de neige soyeuse. Une bise se levait. La tiède après-midi d’octobre qui, la veille même à Konborn, m’avait inciter à prendre la route ce jour-là, menaçait de se terminer par une soirée d’une fraîcheur aiguë.

La nuit était presque venue ; un lent crépuscule tombait comme une cendre fine. Il y avait là, derrière ces taches, une lueur de braise, un coucher de soleil à demi éteint qui n’enflammait qu’un bout de l’immensité grise. Au-dessus de la ville, de ces hauts remparts, de ce point de vue si singulier, le creux du ciel s’ouvrait, infini, plus profond et plus large.

J’avais quitter Konborn sans regrets. Rien ne bougeait encore dans les rues ensommeillées de la ville lorsque la voiture, qui devait me déposer le lendemain aux portes de la citadelle de Fontâghâra, se mit à rouler dans le froid piquant du petit matin. Le soleil, déjà, ardait sur tout le front de la ville haute ; l’air était traversé par des cris d’oiseaux et, dans le bleu du ciel, des gazouillements prolongés se croisaient comme s’il pleuvait des sons. Des disques dorés se dessinaient partout sur le sol ; l’eau du port était azurée. ; et  il faisait bon aspirer les lueurs fraîches, les souffles vifs de ce matin de juillet.

Nous avions quitté le cœur de la ville et roulions maintenant à toute vitesse à travers la plaine. Elle était brune, découpée en rectangles et une sorte de brouillard laiteux traînait aux creux des sillons où un récent orage avait fait des flaques d’eau. Au loin, le fleuve que l’on apercevait ressemblait à une immense plaque d’argent mat. La voiture traversa une petite rivière dans laquelle se reflétaient le balai rigide des peupliers et les boules effilochées des saules. De tout cela montait aux narines une pénétrante odeur de foin fané et d’herbes molles.

Enfoncé dans le coin de la banquette, la tête à demi sortie dans la portière, de mes yeux vagues et distraits, tantôt je fouillais au loin l’horizon, tantôt je comptais les arbres qui se dressaient au bord du chemin. Mais une tristesse étrange, une sorte de pesante mélancolie, de noir affreux m’avaient envahi à l’approche de l’antique cité.

De longs mois auparavant, quand j’eus terminé mes études à l’Académie, et que je m’apprêtais à choisir docilement un métier, je fis part à mon père des doutes qui me tourmentaient et qui me faisaient un devoir de renoncer à une carrière, quelle qu’elle fût. Je voulais voyager. Quoique mon père s’opposât farouchement à ce que je quittasse Konborn, je décidai de partir.

Aujourd’hui encore, il me suffit de fermer les yeux pour que revienne le souvenir de ce temps léger et insouciant où je vagabondais par les terres du Haut-Pays de Konborn. Je revois ce village de vieilles maisons comme ramassé dans un repli de flancs rudes, sur un haut plateau qui surplombe les gorges d’Alta-Plana. Ce plateau a sa base sur une grève rocailleuse, du côté du fleuve, et de l’autre, sur une plage de sable fin. Du haut de la falaise, on aperçoit et le fleuve et les bouches  d’Alta-Plana. À la rencontre des deux immenses courants, la vague, par bonds brusques, s’écrase lourdement sur le sable assombri jusqu’au pied de la dune qui lui oppose une barrière. Plus loin, la mer est verte ; ça et là, au large, des crêtes laissent l’empreinte de leur écume sur des récifs, plus particulièrement près de l’Île d’Isoola-Poota, autour des Quatre-Îlets et à l’extrémité des terres plates de l’Île-Rouge ; sur les rochers de la Pointe-Grise, la mer déferle avec  rage et fracas. Au contraire, plus à droite, où la vue plonge dans l’entrée d’Alta-Plana, le flot est noir à force d’être tranquille ; il vient mourir au fond d’une anse de sable fin, d’un ovale parfait, aux lignes d’autant plus douces que la falaise qui l’entoure semble faite de marbre et taillée à coups d’une hache gigantesque.

A mon retour, j’appris que mon père était mort. Je n’ai jamais ressenti d’effroi comme celui que j’éprouvai à ce mot prononcé d’une voix vibrante et éplorée par notre gouvernante sur le perron de notre vieille demeure. En entrant chez nous, je chancelais ; ces mots : « Monsieur est mort. » retentirent toute la nuit à mon oreille comme un violent éclat de tonnerre. Je restai abattu par la douleur, et je fus de longs mois sans reprendre goût à la vie. Notre médecin venait quelquefois me  voir, et comme il avait été le meilleur ami de mon père, ses visites étaient pour mois une douce et précieuse consolation. Ce fut lui qui m'engagea à reprendre mes études dans lesquelles, en effet, je trouvai la seule distraction qui pût adoucir ma tristesse et m'arracher à la mélancolie du deuil. C'est à cette époque que je reçus la visite inattendue d’un émissaire de la Principauté qui me proposa de partir en mission dans la très lointaine cité de Fontâghâra pour une durée de plusieurs mois. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai.

Edition originale de Les Remparts de Fonthâgâra.


UN NEVERS IMAGINAIRE - Marguerite Duras, Hiroshima mon amour.

MARGUERITE DURAS (1914-1996)

YANN-ANDR... HÉLAS !

Temps dégagé.

Les persiennes sont ouvertes.

A l’endroit où elle se trouve, on peut voir le jardin.

Lui, non, lui ne voit pas, il est myope. Myope comme une taupe. Comme on dit. Aussi myope que la taupe du jardin.

« Il dit : Vous dites plusieurs mots et ça fait la phrase.

« Elle répond : C’est important, ça.

« Il dit : C’est forcément un destin.

« Elle répond : Maintenant je sais que les mots ils se rejoignent en phrase comme la Seine, elle, elle va couler et devenir la mer.

« Il dit : Elle va enfanter en se perdant. Ça ne sera plus la Seine.

« Elle répond : Ça sera la mer. »

« Il dit : N'insistez pas. ça sera pas la mer.

« Elle répond : ça sera la mer.

« Il dit : D'accord, ça sera la mer, et peut-être même la mère qui se perdra dans la mer après avoir fait une scène au père.

Elle plisse les yeux à cause de la lumière changeante du soleil qui ne fait rien que jouer à cache-cache avec les nuages dans le ciel.

Pas un souffle de vent dans les branches de l'arbre où il lui arrive encore de passer des journées entières.

«Elle dit : vous ne savez pas ce qu'est la mer.

«Il répond : je sais ce qu'est la mer.

«Elle dit : et savez-vous ce qu'est l'amer ?

«Il répond : Je viens de le dire.

«Elle dit : je veux dire l'amer. Pas la mer. L'amer, en un seul mot.

«Il ne répond rien. Découragé. 

Puis il dit : Je m'appelle Yann6Andr ...

Elle ne lui laisse pas finir sa phrase avec des mots.

Elle dit : "Hélas !"

Edition folio de Yann Andr...Hélas ! de Marguerite Duras.


 

 

 

 

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