
GUY DE MAUPASSANT (1850-1890)
MAM'ZELLE BÉBÉ
Maître Dupuis, notaire à Rouen, était à son bureau, quand Lestiboudois, le clerc, entra, suivi d’un homme habillé avec élégance et qui portait un grand chapeau.
— Maître Guillaumin, dit le notaire en se levant brusquement, que me vaut l’honneur de votre visite ?
Maître Dupuis pria son ancien patron de s’asseoir et demanda à son clerc de les laisser. Lestiboudois s’inclina et quitta la pièce.
— Merci, Dupuis. Je sais que votre étude se porte bien. Je ne regrette donc pas de vous l’avoir cédée.
—Je travaille beaucoup.
—Je sais, je sais.
Maître Guillaumin, un sourire entendu aux lèvres, plongea sa main dans la poche intérieure de sa veste et en tira un billet de train.
—Voilà un billet de train aller-retour pour Paris. Je devais m’y rendre la semaine prochaine mais j’ai un empêchement. Je ne peux me les faire rembourser. Prenez-les et profitez d’un petit séjour dans la capitale, Léon.
—Je ne peux accepter …
—Pourquoi ? Vous vous épuisez à la tâche. Prenez quelques jours de vacances, bon sang !
—Alors, j’accepte avec grand plaisir. Merci infiniment !
—Ah, Léon, je savais que vous étiez un homme raisonnable !
La nuit avait déjà envahi le plafond et les coins de la salle à manger. Il n’y avait plus qu’une longue traînée blanche, qui partait d’une des fenêtres et venait éclairer d’une lueur blafarde la table devant laquelle Mrs Dupuis et Guillaumin achevaient de dîner ;
—Ce vin est délicieux. Je ne connais que l’amour pour en égaler les ivresses ! dit Maître Guillaumin en levant son verre. A ces mots spirituels que son ancien patron venait de dire d’une voix légèrement pâteuse, en riant d’un rire épais, M. Dupuis sourit, quelque peu gêné que l’autre fût un peu éméché.
Le lendemain, qui était un jeudi, Maître Dupuis prit donc le train qui arrive dans à Paris à huit heures et trente minutes.
Dès qu’il eut mis le pied sur le quai de la gare Saint-Lazare, il se sentit tout joyeux.
Il se mit à monter vers Montmartre d’un pas décidé. Il passa devant les brasseries fréquentées par les derniers bohèmes, regardant les têtes, cherchant à deviner les artistes. Enfin il entra à l'estaminet Le Charivari, alléché par le nom.
Cinq ou six femmes accoudées sur les tables de marbre, mûres, trop grasses ou trop maigres, fatiguées, usées, avalant des bocks comme des hommes, parlaient sans pudeur de leurs histoires d’amour, des querelles de Gigi avec Nana, de la brutalité de Rodolphe Belle-Gueule.
M. Dupuis s’assit loin d’elles, et se fit servir une absinthe par un garçon de café qui ressemblait au jeune Victor Hugo.
Une jeune fille ravissante, avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, vint bientôt se placer près de lui. Le patron, un gros homme ventru avec une face rougeaude entre deux favoris grisonnants, l’interpella :
— Mam’zelle Bébé, ça va ?
Elle répondit sur un tom canaille :
- ça va, mon bichon ! Tiens sers-moi un bock pour que j’me rince un peu le gosier !
M. Dupuis détailla la jeune fille de la pointe des pieds à la racine des cheveux : elle portait une robe de soie noire qui, assez ajustée pour laisser deviner les formes pures d'un buste aux seins généreux et bien placés, moulait une croupe abondante, dont la taille fine et serrée faisait ressortir l'ampleur. Ses cheveux blonds, simplement tordus et retenus sur le front par un petit peigne, étaient coupés sur le front, à la chien. Son visage n'avait rien de classique, le bout de son petit nez, aux narines largement ouvertes, et les pommettes saillantes accusaient ses origines campagnardes, peut-être normandes, mais le charme de son sourire, qui creusait une ravissante fossette dans sa joue fraîche et enfantine, était irrésistible.
M. Dupuis supposa que cette jeune femme, une de celles appelée Cocotte, devait être célèbre dans son milieu par son visage poupon tout en rondeur qui lui avait valu le surnom de Mam'zelle Bébé.
Un homme ivre, sec et maigre, vêtu d'une veste en velours noir et portant sur la tête, un chapeau tout cabossé également noir, et qui laissait passer, de chaque côté de la figure, les longues mèches de ses cheveux gris, aborda la jeune fille avec ces mots :
—Le bonjour, Mam’zelle Bébé.
—Le bonjour, Valère Paulin.
—Ecoute ça, ma belle :
Mam'zelle Bébé
Mam'zelle Bébé
Mam'zelle Bébé
Vous avez l’air d’une poupée !
Mam'zelle Bébé
Mam'zelle Bébé
Mam'zelle Bébé
Je vous trouve préoccupée …
La jeune femme interrompit grossièrement le poète et lui dit d’aller cuver son vin ailleurs ! Le poète le prit mal et saisit le bras de la jeune femme qui se mit à crier. Sans attendre, M. Dupuis se précipita vers le poète :
—Veuillez ne pas importuner, mademoiselle, je vous prie, dit-il sur un ton qui n’admettait aucune réplique.
Paulin leva les bras, tourna les talons et sortit du café en faisant des moulinets avec sa canne.
La jeune fille, touchée, remercia M. Dupuis et l’invita à prendre un verre en sa compagnie.
—Avec plaisir, répondit le notaire timidement.
Elle bomba sa poitrine qui paraissait déborder de son corsage et, le couvant d'un regard énamouré, dit en découvrant des dents d'une blancheur éclatante :
— Quelle autorité !
Il répondit, en bafouillant comme un collégien pris en flagrant délit :
— Euh ... Non ... Enfin ...
— Si, si, je suis impressionnée.
A ce moment là, le garçon de café déposa deux bocks de bière dont la mousse rousse débordait légèrement des verres.
—Toi, au moins, t'es un gentleman comme disent les Anglais.
M. Dupuis répondit d’une voix douce, nullement gêné par le tutoiement de la jeune fille :
— Merci ...
La jeune fille s'anima en s'agitant sur sa chaise :
— Sois pas timide, mon bichon. Tu fais quoi dans la vie ?
— Je suis notaire. J'ai ma propre étude à Rouen.
Elle s'écria :
— Rouen ? C'est drôle ça. A 13 ans, on m'a envoyée gagner ma vie dans une filature de coton à Rouen.
M. Dupuis, un peu gênée, fit remarquer :
— Ah bon ...
Elle continua :
— La filature, mon bichon ! J'en ai souffert. Puis j'ai grandi. Je suis devenue appétissante comme on dit. Je me suis mis un moment en ménage avec un homme que j'ai aimé et que j'ai suivi à Paris. Mais il était violent et a finit par me battre, me tromper et me mettre à la porte. Alors, je me suis mis à fréquenter des prostituées. L'une d'entre elles, Satin, m'a fait entrer chez Mme Reine où l'on m'a donné un surnom "Mam'zelle Bébé", à cause de mon visage poupon. Puis j’ai quitté pour m’mettre à mon compte.
M. Dupuis regardait la jeune fille avec un air attristé et murmura :
— Pauvre petite, pauvre petite !.
— T’en fais pas, mon bichon, j’suis pas malheureuse. J’aime bien mon métier, répondit-elle, avec une conviction profonde.
Il dit, un sourire forcé aux lèvres :
— Tant mieux alors, tant mieux.
Il la considérait avec une grande mélancolie dans le regard. Elle attendit quelques secondes, croisa ses bras sur sa poitrine ; puis d’une voix aiguë, vibrante :
— Tu veux pas venir chez moi ? J'te trouve sympathique. Tu m'rappelle mon pauvre père.
— Votre père ?
— Oui, mon père. Il était doux comme toi. Un jour que j'venais le chercher pour dîner, je l'ai découvert assis sur un banc, dans le jardin : il avait la tête renversée, les yeux fermés, la bouche ouverte, et il tenait dans ses mains une mèche de cheveux noirs. J'lui ai dit de venir. Il répond pas. Moi, croyant qu’il voulait jouer, je le pousse doucement. Boum, il tombe par terre. Le pauvre vieux était mort. Bon, tu me suis chez moi, mon bichon.
— C'est horrible.
— La suite est pire. Une tante que j'aimais pas m'a élevée et l'on a fini par m'envoyer travailler à Rouen comme j'te l'ai dit. Allez, tu viens ?
— Et votre mère ?
—C'est horrible. Elle s'est suicidée. Mais bon, tout ça c'est d'histoire ancienne. Allez, on y va. J't'amène chez moi. Enfin c'est chez mon amie Félicité qui m'loge. Mais c'est un peu comm' chez moi.
L'appartement où logeait les deux femmes était petit et obscur.
L’escalier, très étroit, un ancien escalier de service, avait trois étages démesurés, qu’elle gravit facilement, les jambes lestes et sportives. Ensuite, elle le prévint qu’ils devaient suivre un long corridor ; et elle s’y engagea devant lui, les deux mains filant contre les murs, allant sans fin dans ce couloir, qui revenait vers la façade, sur le quai. Puis, ce fut de nouveau un escalier, mais dans le comble celui-là, un étage de marches en bois qui craquaient, sans rampe, branlantes et raides comme les planches mal dégrossies d’une échelle de meunier. En haut, le palier était si petit, qu’il se heurta dans la jeune fille, en train de chercher sa clef. Elle ouvrit enfin.
— Entre donc. Fais pas attention au désordre, mon bichon. Tu sais on est entre filles !
Il entra, regarda sans voir. L’unique bougie pâlissait dans ce grenier, haut de cinq mètres, empli d’une confusion d’objets, dont les grandes ombres se découpaient bizarrement contre les murs peints en gris. Il leva les yeux vers la baie vitrée, sur laquelle la pluie qui s'était mise à tomber brusquement battait avec un roulement assourdissant de tambour.
Comme il ne disait rien, elle l'invita à s'asseoir sur le canapé. Elle commença à ôter ses vêtements devant lui.
— Tu n'te déshabilles pas, mon bichon ? demanda-t-elle avec un sourire complice.
— Euh oui ... Bien sûr ...
La jeune fille n'éprouvait aucune gêne à se montrer entièrement nue, semblable à une de ces nymphes antiques que certains mauvais peintres, avec une exactitude presque photographique, ont représentées dans leurs tableaux.
Quand ils eurent terminés, la jeune femme demanda à M. Dupuis de lui donner 150 francs.
Le soleil commençait à descendre, nimbant de ses derniers feux la belle chevelure de la jeune fille, dont les fins cheveux blonds, aussi fluides qu'une coulée de bronze, descendaient à l'oreille, couraient jusqu'à la nuque, puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si léger, si blond, qu'on le voyait à peine, mais où l’on éprouvait une irrésistible envie de mettre une foule de baisers.
M. Dupuis s'en abstint et se rhabilla. Il regardait la jeune fille avec un air attristé et murmura :
— Vous êtes heureuse ?
— Bien sûr, mon bichon, répondit-elle, avec une conviction profonde. J'suis à mon compte.
Il dit, un sourire forcé aux lèvres :
— A votre compte ?
Il la considérait avec une grande mélancolie dans le regard. Elle attendit quelques secondes, croisa ses bras sur sa poitrine ; puis d’une voix résolue, vibrante :
— Oui, à mon compte. J'gère bien ma p'tite entreprise. J'gagne bien ma vie. Quand j'aurai assez d'argent, j'partirai. J'voyagerai. Ou j'm'ach'terai une maison au bord de la mer.
M. Dupuis ne dit qu’un mot :
— Tout même votre métier ... Quand le client ne vous plaît pas ...
— Je ferme les yeux et je pense à l'argent qu'il va me donner à la fin. Et puis j'pose aussi pour les peintres.
— Les peintres ?
— Oui. Il y en a un, il s'appelle Hyppolite Rouault. Plutôt beau, le garçon. Et doué avec son pinceau. Il a fait d'moi un portrait qui s'ra exposé au prochain salon. Allez, c'est pas que j'm'ennuie avec toi mon bichon mais j'ai du pain sur la planche. Au revoir !
— Je voudrais vous revoir…
— Ecoute, mon bichon : j’revois jamais mes clients. Jamais. Mais pour toi, j’veux bien faire une exception. J’te trouve agréable et tu m’as donné du plaisir. C’est rare avec un client. Tu reviens quand à Paris ?
— Le mois prochain. Je vous inviterai à passer une belle soirée dans un grand restaurant.
— Le grand jeu, quoi !
— Oui, le grand jeu, comme vous dites.
Le mois suivant, M. Dupuis revint à Paris. En entrant dans la grande salle du restaurant où il avait réservé deux couverts, il tenait à son bras Mam’zelle Bébé.
Quand la jeune fille entra, ce fut comme une apparition divine. On eût dit une belle statue de marbre qui venait de descendre de son socle comme par un effet de magie. M. Dupuis, fier de se tenir à ses côtés, lui avait offert une robe splendide qui, adhérant à son corps comme leur pelage aux membres élastiques des félins, ne dissimulait rien de ses formes généreuses.
Elle resta ainsi quelques secondes sur le seuil, debout dans sa toilette magnifique, les épaules nues moirées par les clartés chaudes. Ses yeux, que le noir de la nuit avait emplis d’ombre, clignaient devant ce flot brusque de lumière, lui donnaient cet air hésitant des myopes, qui était chez elle une grâce.
Durant le repas, M. Dupuis parla beaucoup, insista auprès de la jeune femme pour connaître ses nom et prénom. Elle en fût fâchée.
—Non, non. J’donne jamais mon prénom et mon nom d’famille. C’est Mam’zelle Bébé, c’est tout.
—Pour vos clients d’un soir, mais moi …
—Toi, t’es qu’un client. Comme les autres. C’est pas parc’que tu m’as ach’té c’te robe et qu’tu m’invites ici que j’suis à toi, mon bichon. Faut pas tout gâcher ! Tu boudes, mon bichon ?
M. Dupuis planta ses yeux tristes dans ceux de la jeune femme :
—Non, non. Je suis déçu, voilà tout.
—Déçu ? Pas grave, mon bichon. Allez bois ton verre. C’est du bon vin.
Elle lui prit la main et dit, d’une voix douce qui ressemblait à un filet de source qui coule :
—Cette nuit, invite-moi dans un grand hôtel et j’te montrerai de quoi Mam’zelle Bébé est capable ! Une nuit rien que pour toi !
A ces mots qui paraissaient le réconforter, il répondit simplement :
—Oh oui !
La nuit qu’ils passèrent ensemble fut torride et agitée.
Le lendemain, alors que M. Dupuis dormait encore, serrant entre ses bras nus son oreiller, où il enfonçait son visage tout blanc de sommeil, Mam’zelle Bébé s’agitait dans la chambre, bousculant un fauteuil, puis un autre, très énervée. Les doigts enfoncés dans les mèches folles de son chignon, elle répétait :
—Une heure déjà ! Je vais être en retard ! Je vais être en retard !
Elle se pencha sur le lit et secoua M. Dupuis qui ouvrit les yeux avec surprise :
—Allez, allez, mon bichon, réveille-toi ! J’ai un rendez-vous important.
La bouche un peu pâteuse et le regard ensommeillé, le notaire demanda à la jeune femme de quel rendez-vous il s’agissait. Elle répondit en finissant de s’habiller derrière le paravent :
—J’dois poser pour un peintre chez lui.
—Un peintre ? Quel peintre ?
—Hippolyte Rouault. Il a du talent. Et il est beau avec ça. Allez, lève-toi !
—S’il est beau, alors …Je peux t’accompagner. La peinture m’a toujours intéressé …
—Si tu veux. Dépêche-toi, bon sang !
Quand ils entrèrent dans l’atelier du peintre Rouault, celui-ci, allongé sur son divan, soufflait entre ses lèvres la petite fumée bleue de sa cigarette qui s’élevait vers le plafond à chaque bouffée qu’il tirait.
Mam’zelle Bébé cria :
—Tu t’la coul’ douce à c’que j’vois !
Il se leva brusquement, sa cigarette à la bouche :
—Ah, mon modèle préféré !
Elle présenta M. Dupuis au peintre qui le dévisagea, en souriant.
—Enchanté de faire votre connaissance, monsieur, dit l’artiste qui le pria de prendre place sur le divan. Quant à toi, mon bébé, au travail !
Quand elle se fut entièrement déshabillée derrière un paravent peint qui représentait une déesse nue, le peintre s’approcha d’elle, la fit asseoir sur un fauteuil et lui demanda de garder la pose. Son visage rosé ne bougeait même pas, son lourd chignon se tordait sur sa nuque, sans qu’une mèche dépassât. M. Dupuis restait béant devant Mam’zelle Bébé. Il la trouvait plus belle encore. Ce qui le frappa tout à coup, c’était sa ressemblance avec une femme qu’il avait aimée autrefois.
— Tu t'ennuies pas trop, mon bichon, demanda la jeune fille.
M. Dupuis fit signe que non.
Le peintre posa son pinceau et sa palette. La séance de pose était finie. Pendant que Mam'zelle Bébé se rhabillait, M. Dupuis demanda discrètement au peintre, en murmurant à son oreille :
—Vous connaissez son nom à Mam'zelle Bébé ? Elle n'a jamais voulu me le dire.
—Pour sûr que j'le connais !
—Ah ... Et quel est-il, je vous prie ?
—Son nom de famille, c'est Diot.
— Diot. Et son prénom ?
—C'est un joli prénom anglais.
—Anglais ?
—Oui. C'est Kelly.
—Kelly Diot ?
—Si vous l'dites, cher ami, je veux pas vous contrarier.
—Vous vous moquez ... Ce n'est pas bien.
—Elle m'a jamais dit son nom, pardi ! Je m'contente de la faire poser pour un tableau que j'espère expose au prochain Salon.
—Oui, le Salon en passant par la chambre à coucher, mon bichon ! s'exclama Mam'zelle Bébé en entourant de ses bras potelés la taille du peintre.
M. Dupuis eut un sourire crispé. La jeune fille le remarqua et, après lui avoir baisé tendrement la joue, dit :
—Ben oui, mon bichon, on couche ensemble avec Hippolyte.
Le peintre ajouta d'un air entendu :
—Faut bien joindre l'utile à l'agréable !
—C'est bien dit, mon bichon. D'ailleurs, ça m'donne de drôles d'idées tout à coup. Tu peux nous laisser, mon bichon ?
Surpris, M. Dupuis s'inclina et prit congé des deux amis. Avant de partir, il fit savoir à la jeune femme qu'il reviendrait à Paris le mois suivant et qu'il lui plairait beaucoup de la revoir.
—Très bien, mon bichon. Tu connais l'adresse de l'amie qui m'loge. T'auras qu'à te présenter chez elle.
Un mois plus tard, M. Dupuis, heureux d'être de retour à Paris, se rendit chez Mam'zelle Bébé. Il frappa à la porte. Personne n'ouvrit. En descendant l'escalier, il rencontra la concierge - une vieille femme toute ratinée, maigre, laide, édentée, avec une une jupe grise, trop courte, qui tombait jusqu’à la moitié des jambes et un foulard sale qui couvrait quelques cheveux gris collés au crâne.
Il l'interpella courtoisement :
—Veuillez m'excuser, madame. J'ai frappé à la porte de l'appartement de Mlle Félicité Hussonnet. Personne ne m'a ouvert. Savez-vous si elle est sortie ?
—La demoiselle a plié bagage, monsieur !
—Ah bon ? Elle a déménagé ?
—Oui, monsieur, et c'est bien mieux comme ça. Elle était bruyante la d'moiselle.
—Elle hébergeait une autre jeune fille ...
—Ah bon ? J'sais pas. Ah oui, j'm'souviens. Une fille avec un mauvais genre. Une vraie garce celle-là. Pas aimable et fière avec ça.
—Ne connaitriez-vous pas la nouvelle adresse de Mlle Hussonnet ?
—Non, connais pas. Maint'nant, j'ai du travail, monsieur.
—Veuillez m'excuser. Je vous laisse et vous souhaite une bonne journée.
—C'est ça, une bonne journée.
Quelques heures plus tard, M. Dupuis, déçu par son séjour à Paris, prit le train pour Rouen.
Un samedi matin, le facteur lui apporta une enveloppe cachetée. Intrigué, il s'empressa de l'ouvrir et en retira une lettre mal orthographiée qu'il lut avec stupéfaction :
"Mon bichon,
Je sui au plu mal. Je sui mallade. Et jé plu baucou de sou. Je sui a lhopital. Tu peu veunir avec des sou pour moi. Et me voir. Je seurai contante de te revoir. Je sui en bas. Lit 29."
Ta mademoisel Bébé"
Il se dit en se frappant le front :
—Pas possible, c'est une farce !
Durant plusieurs jours, il hésita à reprendre le train pour la capitale. Quoiqu'il redoutât une méchante farce, il prit la décision de retourner à Paris.
Dès la porte de l'hôpital, M. Dupuis se sentit gêné dans cet asile de la misère, de la souffrance et de la mort. Il marchait sur la pointe des pieds, pour ne pas faire de bruit, dans les longs corridors où flottait une odeur fade de moisi, de maladie et de médicaments. Un murmure de voix, par moments, troublait seul le grand silence de l’hôpital. Parfois, par une porte ouverte, il apercevait un dortoir, une file de lits dont les draps étaient soulevés par la forme des corps. Des convalescentes assises sur des chaises au pied de leurs couches, cousaient, vêtues d’une robe d’uniforme en toile grise, et coiffées d’un bonnet blanc.
Il s’arrêta brusquement devant une de ces galeries pleines de malades. Sur la porte on lisait, en grosses lettres : « Syphilitiques ». Le notaire tressaillit ; puis il entra dans la vaste pièce aux murs chaulés. Il s'approcha d'un lit au-dessus duquel une petite pancarte indiquait N°29.
—Mademoiselle Bébé, dit-il d'une voix douce.
Un grand mouvement se fit dans le lit et le visage d'une femme apparut, un viage jaune, maigre, effroyable à regarder. Il recula d'épouvante.
Elle haletait, comme suffoquée, et elle répondit :
—Qui ça ?
Il eut une sorte d’étouffement, puis reprit :
— Je recherche la personne qui occupait ce lit avant vous. Veuillez m'excuser pour le dérangement.
La malade du lit n°30 intervint dans la conversation :
— Elle est morte, monsieur. Elle est morte. Pauvre petite, va. Elle était bien jolie pourtant. On aurait dit un poupon qui vient de naître.
M. Dupuis remercia la dame, dégringola le grand escalier de l'hôpital quatre à quatre, et courut s’enfermer dans sa chambre d'hôtel, en pleurant.
Quelques mois plus tard, M. Léon Dupuis revint à Paris. Il entra au Salon où se pressait une foule nombreuse. Il admira de nombreuses toiles dont un grand portrait de Pierre-Antoine Chabrior entouré d’un grand cadre doré qui portait, au bas de sa bordure, un nom écrit en lettres noires. Il lut : « M. Le Comte Rodolphe Boulanger de la Huchette."
Un homme âgé, très élégant, s'approcha de lui, la main appuyée sur une canne :
— Très beau portrait, n'est-il pas ?
— Oui, très beau, répondit M. Dupuis, sur un ton mélancolique. Il s’aperçut que son interlocuteur était le modèle du tableau.
— Chabrior. C'est le peintre qui a fait mon portrait. Il a bien travaillé. C’est un grand artiste ! Il est Directeur de l'École des beaux-arts et vient d’être nommé Grand-croix de la Légion d'honneur.
Les deux hommes bavardèrent un peu tout en marchant.
Le comte s’immobilisa devant un petit tableau qui représentait une jeune fille espiègle et souriante, à peine vêtue.
— Regardez cette pure merveille ! Quelle beauté ! J’ai bien connu sa mère, dit le comte. Ah, sa mère … Quelle créature superbe ! Mal mariée, la pauvre. Ses problèmes d’argent lui ont été fatals ! Quel roman ! Mais tout ça, cher ami, c’est de l’histoire ancienne.
M. Dupuis baissa les yeux et lut le petit carton qui accompagnait le tableau :
"Portrait de Mademoiselle Berthe Bovary dite Mam'zelle Bébé".
Soudain, M. Dupuis porta la main à son cœur. Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. Une convulsion le fit chanceler sur le parquet. Je me précipitai vers elle. Il ne bougeait plus. Ayant posé la main sur son cœur, il sentit qu’il s’était arrêté définitivement. Une crise cardiaque venait de la terrasser.
Edition Librio d'un recueil de nouvelles de Guy de Maupassant.
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